Comme le levain dans la pâte

À 48 ans, quand j’ai été envoyée dans notre communauté rurale de Masbate (Philippines), ce ne fut pas facile de trouver du travail. Par l’intermédiaire d’un ami, j’ai finalement trouvé un emploi en tant qu’ouvrière dans une boulangerie de la ville, à 20 minutes de chez nous.
Au début, j’étais un peu perdue, mais je suis allée rejoindre les autres pour emballer des petits biscuits et je me suis vite faite des amis. J’ai remarqué que, lorsque j’arrivais à 7 heures du matin, mes collègues étaient déjà un peu fatigués. En effet, certains commencent à vendre du pain dès 4 heures du matin et ils ont des horaires de travail différents selon les jours.
Je me suis rendu compte que la patronne me voit et me salue toujours, mais jamais elle ne salue mes collègues sauf si elle a besoin d’une faveur de leur part. J’ai commencé à saluer chacun par son nom et j’ai vu à chaque fois un sourire apparaitre sur leur visage.
Petit à petit, notre amitié s’est consolidée et approfondie. Aujourd’hui, je suis si reconnaissante de pouvoir écouter leurs histoires ‘’sacrées’’, ces histoires intimes de vulnérabilité qu’ils gardent secrètement dans leur cœur. Je suis tellement touchée lorsqu’ils me disent combien la vie est souvent lourde pour eux et à quel point ils sont soulagés d’être écoutés.
L’entreprise s’est développée pendant les 7 dernières années, et nous sommes maintenant la plus grande boulangerie de la ville. Mes collègues vont et viennent, mais notre amitié demeure. Certains se sont mariés et d’autres sont partis pour un autre emploi. Nous accueillons également chaque année des étudiants qui viennent suivre une formation au travail.
La plupart du temps, je travaille seule dans un petit coin silencieux, pesant les ingrédients nécessaires à la fabrication des pâtisseries : le sucre, la farine, le lait… C’est un travail très exigeant, surtout durant les périodes de grandes demandes comme à Noël, à la Saint-Valentin et pour d’autres occasions spéciales. Mais mes collègues savent où me trouver, ils viennent partager leurs histoires en toute discrétion tout en m’aidant à emballer.
Un jour, ma collègue Sana[1] m’a partagé son histoire. Dans sa jeunesse, elle est tombée amoureuse d’un homme marié avec lequel elle s’est enfuie. Plus tard, cet homme l’a quittée pour une autre femme avec laquelle il a eu un enfant. Avec son cœur d’or, elle l’a de nouveau accepté ainsi que son enfant, tandis que sa maîtresse était allée vivre à Manille. Elle m’a raconté qu’elle était très active dans l’Eglise avant d’avoir une relation avec cet homme, mais qu’elle a ensuite cessé de communier. Au cours des 14 dernières années, elle n’a plus eu de contacts avec lui et désirait à nouveau recevoir la communion. Comme elle a su que notre évêque célébrait souvent la messe chez nous (car le prêtre de notre petit village est absent pour des raisons médicales), elle m’a demandé de présenter son cas à l’évêque. Celui-ci m’a répondu que Jésus avait pardonné à la Samaritaine qui avait eu 5 maris. Mais, il a encore fallu à ma collègue près d’un an pour faire la démarche d’aller se confesser à nouveau. Lorsqu’elle y est finalement parvenue, elle était si heureuse de partager avec moi sa joie. Pour moi, ce fut une prière exaucée.
Notre présence silencieuse et fidèle parmi les travailleurs signifie beaucoup pour nous et aussi pour eux. Mais je dois me rappeler que nous devons être comme un levain bien préparé : pour que la pâte lève, je dois d’abord avoir Jésus dans mon propre cœur.
Pte sr Frances-Grace (Binky)


[1] Les prénoms ont été modifiés par respect pour la vie privée de ces personnes.