Condamné à perpétuité - P. Soeurs de Jésus

 

 

Récit de Rosaura - Malaga, 31 décembre 2013

« Les impies tomberont dans leur piège ; seul, moi, je passerai » (Psaume 141, 10)

 

Pour pouvoir passer et poursuivre mon chemin, je me suis arrêtée comme m’invite à le faire le prophète Jérémie :

« Arrêtez-vous sur les routes et voyez, renseignez-vous sur les chemins de jadis : quelle était la voie du bien ? Suivez-la et vous trouverez le repos pour vos âmes »  (Jérémie 6, 16).

L’expérience vécue l’an dernier à la Cour d’Assise de Saint-Omer dans le Nord de la France, le jour de mon anniversaire, m’a amenée à vivre dans un profond silence, toute cette année, sur le chemin de l’amitié. Un chemin déjà parcouru qui conduit à la paix véritable en dépit de tout. Oui, en dépit de tout car Antonio a été condamné à perpétuité.

Témoin en faveur d’un assassin présumé

Un appel…L’avocate me demande d’être témoin de moralité de l’ami qui a déjà fait plus de 30 ans de prison… Mon premier ami qui m’a aidée à avancer sur des sentiers insoupçonnés et mystérieux, dans le monde fermé et injuste des prisons ! Je ne savais pas ce que l’on attendait de moi : « Laisse parler ton cœur, me disais-je à moi-même ». C’est bien de cela qu’il s’agissait. Antonio accusé d’assassinat… et moi, témoin en faveur d’un assassin présumé.

« Savez-vous ce qu’est un criminel ? »

Ce cri, cette question que ce matin-là me fit l’avocat de la défense résonne continuellement au fond de moi, dans mon cœur, dans mes entrailles. Bien sûr, je sais ce qu’est un criminel ! Mais nous étions à un procès et lui, Antonio, que je connaissais bien, n’était pas encore  jugé. Et oui, ce présumé assassin était mon ami et il le sera toujours quoi qu’il arrive.
Déposer… Je connais sa famille, je le connais. Voilà plus de 30 ans que nous nous écrivons, que nous partageons. Antonio n’avait aucune raison de me cacher cet acte. Il a toujours assumé ce qu’il a fait, et s’en est même enorgueilli. Et cette fois, il a dit  lors du premier procès qu’il était innocent et 10 ans plus tard à la Cour d’appel, nous vivions un procès où tout laissait entrevoir qu’il était coupable. Lui continuait à affirmer son innocence.

Que sais-je de l’innocence ?

Que sais-je des fautes et des consciences des autres ? Mais ce matin là, après avoir passé 2 heures seule, enfermée dans le sous-sol de la salle d’audience, à attendre mon tour pour déposer, j’ai vécu la retraite la plus intense et la plus longue de ma vie… Que pouvais-je dire ? Et sans y penser va surgir du plus profond de moi  de la gratitude pour cette nouvelle étape de ma vie. C’est mon anniversaire.  Rendre grâce d’être aux côtés d’Antonio qui était si seul dans un pays étranger et accusé d’être un criminel. Tout le monde le regardait fixement avec un regard condamnatoire…

Pouvoir croire en quelqu’un

Les souvenirs de ce que nous avions partagé avec sa famille lorsque je suis arrivée, encore toute jeune, à  Bilbao. Sa maman et ses frères et sœurs, les fêtes de Noël avec toute la famille, les visites régulières à la prison surtout avec sa maman, les lettres échangées, les témoignages de tant et tant de ses copains, ses grèves de la faim, ses séjours à l’hôpital, les procès de tant de délits commis et jamais cachés.  Pouvoir dire que « je croyais que s’il avait commis ce crime, il me l’aurait dit », est ce qui a touché le jury composé de 24 personnes, un jury populaire, puis la Présidente et 2 autres juges, l’avocat général, les 2 avocats de la défense et le propriétaire de la station essence où le crime a été commis. Pouvoir croire en quelqu’un est très fort, et si cette personne est un criminel, il ne mérite rien de personne… Je continuais à expliquer que durant toutes ces années, il ne m’avait rien caché de ce qu’il avait fait, même si c’était scabreux et répugnant. Pourquoi devait-il me cacher quelque chose maintenant ?

Je ne prenais pas sa défense pour  ce qu’il avait pu faire mais je ne le condamnais pas non plus. Et cela maintenant ne touchait personne et tout le public dans la salle et dehors  a déploré que je continue à le défendre. Cette question récurrente : « Savez-vous ce qu’est un criminel ? » je l’entends encore de temps en temps et souvent elle m’empêche de dormir.

Un procès où dès le départ l’ami est condamné

Je me voyais dans un procès où dès le départ, l’ami était condamné ! C’est ainsi que j’ai pu dire d’une voix ferme et décidée ce que je pensais.  Ce n’était pas juste de le condamner d’emblée, même s’il était coupable. Pouvoir dire publiquement que j’étais l’amie de ce monstre qu’ils jugeaient et que je l’étais au nom de l’Evangile  de Jésus, amis de tous et surtout des pécheurs.  Dire publiquement que j’étais Petite Sœur de Jésus et que cela m’avait permis de faire route avec cet ami, que je redécouvrais aujourd’hui que je l’aimais vraiment car les larmes pouvaient  attendrir son cœur même si parfois il semblait endurci par les murs et les grilles qui furent ses compagnons depuis qu’il était jeune. La prison refroidit l ‘âme et endurcit le cœur. La prison détruit, tue… et cependant tu  es capable de pleurer. Quel bien lui faisait ces larmes et comme elles me confirmaient que ça valait la peine d’être à ses côtés. Avoir fait tout ce chemin, souvent un chemin plein de doutes, de problèmes et de difficultés !

La personne plus grande que le mal qu’elle a commis

Oui, la personne est plus grande que le mal qu’elle a commis et pouvoir le dire pas seulement par conviction mais justement dans ce lieu devant ces personnes peu habituées sans doute à écouter la déposition d’une religieuse… Et sentir au fond de moi  la force et la gratitude de cette vie donnée aux autres pour le Christ me faisait trembler et en même temps m’ancrait dans une grande  fermeté et conviction. Oui, l’amour va bien au delà et des nouveaux chemins s’ouvrent à nous si nous  avançons sur les chemins de l’Evangile.

Et ensuite… la Présidente me permet d’aller embrasser Antonio. Celui-ci a peur de tout ce que je vais entendre durant ces journées mais avec sérénité et émotion, je peux lui dire que rien ne changera la relation que j’ai avec lui. Qu’elle ne dépend que de nous. Et quoi qu’il ait fait, je resterai à ses côtés. Il pourra toujours compter sur moi  et  je suis sûre que je pourrai toujours compter sur lui. Nous avons pleuré.

Une autorisation spéciale pour assister aux 5 jours du procès

Je peux rester dans la salle d’audience les 5 jours du procès. Une autorisation exceptionnelle ! Chaque matin par un froid glacé hivernal du Nord de la France dans la nuit noire… je partais vers cette  ville où se déroulait le procès dont tous les moyens de communication se faisaient l’écho : « le routard du crime ».

Et pourquoi cette volonté de dire qu’une religieuse avait prétendu à l’innocence de ce monstre ? Tirées de leur contexte, ces affirmations m’ont fait mal et j’ai demandé aux journalistes d’être respectueux, de ne pas profiter de cet événement pour imaginer des gros titres ayant un  impact sur l’opinion publique … Ils ont pris en compte ma demande mais le risque de dérapage m’a fait prendre conscience que rien n’est neutre et que tout peut être mal interprété et  compromettant …

Une histoire difficile à écouter

Jour après jour, je m’immergeais  dans une histoire difficile à écouter, compliquée,  qui faisait frémir par les faits qu’elle mettait à jour.. Et la douleur des enfants de cette femme assassinée. Ils étaient là, assis deux bancs devant moi.

Après ma déposition, le premier matin, leur avocat m’avait dit sèchement et sur un ton difficile à entendre «  Etes-vous capable de regarder droit dans les yeux les enfants de Bernadette ? ». Je me suis approchée d’eux, je les ai embrassés et je leur ai dit combien la mort de leur maman m’attristait. La froideur de cet échange nous a tous touchés au plus profond de nous.  Mais que c’est dur, que c’est dur, quel besoin irrépressible avait la famille de savoir qui avait été le coupable d’une mort si cruelle, privée de toute justification possible.

Pour voler un peu d’argent, 38 coups de poignard n’étaient pas nécessaires. Pour 400 euros,  ce n’était pas la peine de risquer sa vie… et tout cela dans la nuit… Un procès dans la nuit car les preuves  étaient souvent discutables, les déclarations très étudiées et  dignes de bons professionnels… Tout dans une des nuits les plus sombres de ma vie.

Au fond de moi, un mélange de sensations, de sentiments, d’émotions… Serait-il le coupable ? Si ce n’était pas lui, qui pouvait l’être ?  Aurait-il  pu en arriver à cette situation extrême ? Et s’il recouvre la liberté, de quoi est-il capable ? La crainte de le voir libéré et en même temps le désir qu’il soit jugé avec justice et laissé en liberté, s’il était innocent… Mon Dieu, quelles journées vécues dans  la prière dans la plus noire des nuits !

Quelle longue  nuit douloureuse pour trouver un peu de clarté  dans cette histoire !

Le retour à la maison le soir… Il faisait  nuit… et le mal-être provoqué par tout ce vécu  s’apaisait un peu chez  des amis qui tous les soirs m’écoutaient et me permettaient d’épancher mon cœur. Heureusement qu’ils étaient là ! Et ainsi chaque jour… De l’obscurité du matin à l’obscurité  de la nuit. Et dans la salle d’audience, le noir. Quelle longue  nuit douloureuse pour trouver un peu de clarté  dans cette histoire !

Antonio est condamné à perpétuité

L’attente de la sentence, je l’ai vécue seule, en plein jour et en voulant croire que cette lumière brillerait dans le cœur de chacun pour que la lumière se fasse pour chacun… Un moment solennel que je n’avais vu que dans les films et que je vivais de l’intérieur. Antonio est condamné à perpétuité. La peine capitale en France. Perpétuité. Quel  terme obsédant et terrifiant ! Quelle dureté dans cette expression ! Pour un criminel ? Et pour un innocent ? Les dernières paroles d’Antonio  m’ont fait frissonner : Il remercie la Présidente de m’avoir permis d’assister à tout le procès et il déclare publiquement que ma présence l’a réconforté et a été un soutien jour après jour…
 
En dépit de tout il se dit innocent de ce crime

Il demande pardon… Il s’adresse aux enfants de Bernadette et il leur dit qu’en les voyant tous ces derniers jours il demande pardon à la société pour tout le mal qu’il a fait et qu’il est en dépit de tout innocent de ce crime, c’est pour cela qu’il ne peut implorer leur pardon parce qu’il n’a pas commis ce crime.

Est-ce possible ? Je n’en sais rien. On l’a condamné… Les enfants de Bernadette se tournent vers moi  qui suis en larmes et  à leur tour m’embrassent pour me consoler.
« Que cette sentence vous permettent de retrouver la paix que vous cherchez depuis 10 ans ! Vous avez réussi à  ce que cet  homme endurci par tout ce qu’il a vécu implore le pardon et cela est énorme » C’est tout ce que j’ai pu leur dire  en le regardant droit dans les yeux.

Il trouvera des raisons pour continuer à lutter et ne pas désespérer

La police m’emmène alors vers les cellules… Je peux embrasser une nouvelle fois Antonio, les larmes me lavent le visage et il me dit, serein, de ne pas pleurer. On s’en sortira ! Lui, le condamné ému, me console. C’est moi qu’il soutient !
Antonio est un homme perturbé,  très compliqué qui ne va pas bien. Je le sais, je ne le comprends pas non plus. Je ne sais pas vraiment ce qu’il pense, ce qu’il veut ni ce qu’il cherche mais je suis là avec lui. Il me redonne courage  et il me dit au revoir… Par des chemins insoupçonnés, il trouvera des raisons pour continuer à lutter et à ne pas désespérer.

Sur le chemin du retour, tout le corps me fait mal,  il me reste une certitude : s’il est innocent, il sera pour la première fois libre, bon, tout en étant en prison… S’il est coupable, un chemin de possible réconciliation s’ouvre à lui… Il a demandé pardon et cela le libérera !

Oui, je sais ce qu’est un criminel ! Oui, je le sais et je sais que maintenant Antonio est considéré comme un homme capable de commettre un crime monstrueux. Et je sais aussi que l’amitié, avec mes 60 ans, me porte à lui rendre  visite et à l’écouter… Pour rechercher ou découvrir quelque chose de plus ? Non, simplement  pour choisir ce beau chemin où nous pouvons trouver  les amis, le repos et la paix.
            


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