La Cantine du Royaume

La fraternité de Kicukiro est située dans la capitale, au centre du Rwanda. L’ambiance du quartier est très animée : il y a beaucoup de gens partout, en recherche de travail et d’une vie meilleure. Et, nous aussi nous étions, comme tout le monde, à la recherche de travail parce que l’écoulement de notre production artisanale devenait de plus en plus difficile. En effet plusieurs artisanes du quartier font maintenant les mêmes choses que nous, mais en utilisant édulcorants, aromes et autres produits chimiques pour pouvoir faire face au marché : nous n’arrivions plus à vendre nos produits chez les marchands.
Très vite, beaucoup de personnes sont passées dans ce nouveau lieu, des aides maçons, des mécaniciens qui travaillent dans les garages des environs, des transporteurs (qui portent les marchandises sur leur vélo ou sur leur tête), des enfants de la rue, des vendeurs ambulants… Tous, ils nous disaient : « Nous avons faim ; nous n’arrivons pas à trouver un endroit où manger qui correspond à nos moyens ; ne pourriez-vous pas faire du thé et de la nourriture chaude ? » Ce cri a été accompagné d’un autre cri, plus désespérant encore, qui provenait des jeunes qui n’ont pas pu terminer l’école primaire ou secondaire et qui cherchent que faire et de quoi vivre.
Ces cris ont sonné à nos oreilles comme un appel de Dieu. C’est ainsi que la fraternité a proposé à pte sr Petronilla de chercher comme répondre à ces demandes. Elle s’est mise au travail avec ces jeunes qui étaient en recherche du sens de leur vie et ils ont commencé ensemble à préparer de la nourriture simple, chaude et bonne. Tout de suite nous avons senti que cela répondait aux attentes des plus pauvres du quartier.
Quand la Fraternité m’a demandé d’être présente au milieu de ce monde tellement différent que je ne connaissais pas, nous dit pte sr Petronilla, je me suis demandé « comment cela allait-il se faire ? » (Luc 1,28). Je n’étais pas sûre de moi, de ce que je pouvais faire, mais j’ai fait confiance à Dieu et à la Fraternité, pensant que si ce cri venait vraiment de Dieu nous ne pouvions pas faire la sourde-oreille et que cela allait marcher.
Dès que nous avons commencé, j’ai senti le bonheur de ces jeunes avec qui je travaille. Ils sont heureux d’avoir du travail et de quoi manger et ils aiment que nous soyons ensemble. D’un coup, la cantine est devenue pour moi comme une nouvelle famille et une nouvelle fraternité.
Quand un de nos clients est en retard, il téléphone pour nous dire que tôt ou tard il va arriver et nous demander de lui laisser une portion de côté. Nous sentons que nos clients sont, ici, chez eux. Nous nous entraidons mutuellement : nous leur faisons à manger ; et eux, dès qu’une porte se casse, ou que nous devons transporter quelque chose, ils prennent tout de suite les choses en main.
Un autre émerveillement que je vis à la cantine, c’est de voir s’y rencontrer des gens si différents. Ces derniers jours, des personnes ayant de grands moyens sont venues y manger. Elles nous encourageaient à monter les prix en nous disant que notre nourriture était trop peu chère : sous-entendu il fallait que nous montions les prix pour éliminer les pauvres qui ont des petits moyens et qui viennent manger chez nous. Nous n’avons pas monté les prix et finalement ils sont tous restés : ils mangent à la même table, la même nourriture, tous avec les mêmes assiettes, et on sent que tous sont heureux !
Tout ce monde, que ce soit ceux que nous servons et ceux et celles qui travaillent avec moi, se sentent de la famille des Petites Sœurs… et ils le sont ! Entre nous, nous nous appelons « abavandimwe » « ma sœur » ou « mon frère », c’est comme si les liens du sang nous unissaient maintenant.
Les gens aiment venir manger et bavarder un peu avant de reprendre leur travail. Personnellement, la cantine est devenue pour moi comme une parabole, un signe du Royaume de Dieu où les gens viennent se reposer et refaire leurs forces.« La venue du règne de Dieu n’est pas observable. On ne dira pas : “Voilà, il est ici !” ou bien : “Il est là !” En effet, voici que le règne de Dieu est au milieu de vous. » (Luc 17,20-21). Vraiment, certains jours, chez nous, je peux déjà toucher le Royaume des Cieux !!!
Pte sr Petronilla et les petites sœurs de la fraternité de Kicukiro

